J'ai dégoté cette vitole il y a quelques mois lors d'une visite à la civette Beaugrenelle dans le 15ème arrondissement de Paris. J'étais passé devant un jour de shopping frénétique dans le centre commercial du même nom. Je m'étais promis d'y revenir car le walking humidor en marge du tabac presse s'annonçait comme une caverne d'Ali Baba. Sa baie vitrée coulissante laissait voir un achalandage de vitoles qui m'avait laissé échapper un whaouh de stupéfaction.

De retour un midi où je m'étais ménagé un créneau suffisant pour y flâner à souhait je me présente à la caisse où je demande à avoir accès à la salle des cabinets et autres boîtes. Après quelques clients servis le patron me rejoint, badge la porte. Ouverture en mode sas et une torpeur ambiante mêlée d'une odeur ennivrante s'emparent de moi. Je décroche rapidement m'attendant à un classique qu'est ce qu'il vous faut, OK, ça fait tant, merci, au revoir...

He bien non! J'attaque sur la chaleur et l'humidité de la pièce et le dialogue s'amorce. C'est un passionné tout comme moi. On discute, on échange. A aucun moment je ne sens de l'impatience ou l'envie de m'expédier comme un clint lambda. Il m présente tous les cigares des terroirs hors Cuba que je ne connais pas (et il y en a un paquet!). Il me parle de ses cigares préférés, des expériences mitigées de son fils, un vrai moment de bonheur. Après avoir inspecté le choix de cubains qu'il propose soit environ la moitié de son catalogue je m'arrête sur ce Bolivar et je ne peux pas m'arrêter d'y penser. Les quatre derniers exemplaires donc j'en prends un même si Bolivar garde pour moi une connotation de puissance que je n'affectionne pas plus que ça en général sauf le Royal Coronas.

Bref j'arrête de vous raconter ma vie pour revenir à l'essentiel.

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A l'oeil il n'est pas très glamour. Plutôt rustique avec sa cape pas tendue et irrégulière. Elle est soulevée à certains endroits. Pas luisante pour un sou même rêche d'aspect. J'aime bien ce côté authentique, sans fioritures à l'image du peuple cubain. Il fait cigare d'un autre temps ou l'image ne comptait pas autant voire plus que la qualité du tabac.

Palpation de rigueur et il est mal rempli, presque creux à certains endroits. Je le retourne, le repalpe, même sensation.

Haaaaaaaaaa! Un trou de tête d'épingle en plein milieu me fait passer un frisson dans le cou. On dirait un lasioderme. Je relie le trou au palpage et je me dis que cette saloperie de parasite a bouffé mon puro. L'enfoiré!!! Bon en même temps il a bon goût le bougre.

Je me reprends et le présente à mon nez. La sérénité revient, ça sent bon. Pas fort mais une légère odeur de chocolat noir.

Je l'ouvre, et à cru et bien je ne me rappelle plus car le tirage ouvert comme un moulin me ramène à l'hôte indésirabe que je soupçonne d'avoir dévoré mon cigare. Nouveau juron que la morale m'interdit de vous restituer.

De toutes façons je ne vais pas renoncer maintenant, j'y vais. Je l'allume, il s'enflamme facilement. Trop? Non juste un accès de parano lié à l'autre bestiole.

Et là magie de l'assemblage d'une tripe par les mains sûres guidées par l'expérience et la connaissance parfaite des feuilles qui se transforment en volutes par la combustion et une symphonie s'empare de mon palais.

C'est bon la vache! C'estsuper bon!!

Le chocolat ressenti sur la cape disparaît rapidement apès quelques bouffées. Il laisse place à un arôme torréfié fort mais pas écoeurant. On dirait une brûlerie de café qui vient d'ouvrir. Les fruits à coques entrent en scène aussi. Les deux arômes alernent pour me donner une variation avec une puissance présente dès le début mais toujours maitrisée. Pas d'envolée assomante mais de la rondeur, de la rondeur. Pas de notion de temps ou de tiers mais je suis déja à la moitié. J'ai l'impression que c'est passé vite malgré un rythme de fumage pas spécialement rapide. La faute aux galeries creusées par le mineur de fond? Non car il ne surchauffe pas du tout, c'est juste que je passe un moment de plénitude et que le temps s'est ralenti.

Des pointes de poivre veloutées comme celles d'une sauce du même nom enrichissent cette dégustation très gourmande. Un cuir gras mais léger s'invite également pour appuyer le côté rassasiant que prend lentement mon cigare qui bascule vers la fin. De loitaines odeurs toujours subtiles d'étable sont perceptibles dans ces deux derniers centimètres.

Sans m'en rendre compte je me brûle les doigts et je m'aperçois qu'il ne reste plus grand chose de ce magnifique cigare. C'est seulement la deuxième vitole que je fume aussi loin. Et comme l'autre je regrette vraiment que ce soit la fin. Je savoure les dernières insignifiantes bouffées que j'arrive à lui arracher en essayant de ne pas me brûler les lèvres et les doigts.

Je le regarde s'éteindre paisiblement en me disant que je vais très vite retourner voir mon civetier passionné en espérant qu'il lui reste encore au moins un des trois derniers exemplaires.